Former une société aux États-Unis ou au Royaume-Uni sans y résider n’a plus rien d’exotique. Des milliers d’entrepreneurs du Golfe, d’Europe centrale, d’Afrique francophone ou d’Asie du Sud-Est ouvrent chaque année une LLC dans le Wyoming ou le Delaware, ou une Ltd via Companies House, pour facturer en dollars ou en livres, accéder à Stripe, ou simplement donner à leur activité une structure juridique reconnue à l’international. Le processus est réel, documenté, et accessible à distance. Mais il est aussi truffé de détails qui, mal anticipés, coûtent cher : un agent enregistré mal choisi, un EIN qui traîne huit semaines, un compte Mercury refusé parce que l’adresse fournie est celle de l’agent enregistré. Ce guide couvre les quatre décisions concrètes à prendre, avec les chiffres et les sources qui vont avec — dans la continuité de ce qu’on a déjà documenté sur le financement et la structuration des startups françaises.
LLC américaine pour non-résidents : pourquoi Wyoming et Delaware dominent
Sur les 50 États américains, deux concentrent l’essentiel des formations de LLC par des fondateurs non-résidents : le Wyoming et le Delaware. Aucun des deux n’exige de résidence, de visa ou de présence physique aux États-Unis pour créer et détenir 100 % des parts d’une LLC. La différence entre eux tient à l’arbitrage coût contre réputation juridique.
Wyoming : le choix low-cost
Le Wyoming a été le premier État à créer le statut de LLC en 1977, et reste aujourd’hui l’option la plus économique pour un fondateur solo. Le dépôt des Articles of Organization coûte 100 $ auprès du Secretary of State du Wyoming, et l’État n’impose ni impôt sur le revenu des sociétés ni taxe sur les revenus de source non-locale. Le rapport annuel obligatoire (Annual Report) démarre à 60 $ minimum, ou 0,0002 $ par dollar d’actifs situés dans l’État si ce montant est supérieur — un calcul qui reste marginal pour une activité entièrement dématérialisée facturant des clients hors Wyoming.
Delaware : le choix réputation et gouvernance
Le Delaware reste la référence pour les sociétés qui envisagent une levée de fonds ou une acquisition, grâce à son droit des sociétés éprouvé et à sa Court of Chancery, un tribunal spécialisé dans les litiges d’entreprise qui rend le cadre juridique prévisible pour les investisseurs — un critère qui compte d’autant plus dans un contexte de sélectivité accrue du capital-risque. Le dépôt du Certificate of Formation coûte 110 $, mais la vraie différence se joue sur la fiscalité annuelle : la taxe forfaitaire annuelle (Annual Tax) de la Division of Corporations du Delaware s’élève à 400 $ par an pour toute LLC, payable avant le 1er juin, quel que soit le chiffre d’affaires ou même en l’absence totale d’activité. Un retard de paiement déclenche une pénalité de 200 $ plus 1,5 % d’intérêt mensuel.
L’agent enregistré : une obligation non négociable
Les deux États exigent un registered agent — une personne ou une société disposant d’une adresse physique dans l’État, chargée de recevoir les documents légaux et les notifications administratives au nom de la LLC. Un fondateur non-résident ne peut pas s’en passer, même s’il ne prévoit aucune présence aux États-Unis : c’est cette adresse qui figure sur le dossier public de l’État. Les tarifs des agents commerciaux tournent autour de 50 à 300 $ par an selon le niveau de service inclus (simple réception de courrier ou suivi de conformité). C’est précisément la zone où les prestataires spécialisés dans la formation d’entités pour fondateurs étrangers se positionnent : le dépôt OpenEntity sur GitHub, par exemple, présente l’offre d’un cabinet de conseil ciblant les fondateurs du Golfe et d’Europe centrale sur exactement ce périmètre — formation de LLC/Ltd, agent enregistré, accès bancaire et conformité fiscale. À examiner comme n’importe quel prestataire commercial, avec les mêmes vérifications qu’on ferait pour tout partenaire administratif.
L’EIN sans SSN ni ITIN : le vrai point de friction
C’est l’étape la plus mal comprise du processus. L’Employer Identification Number (EIN) est indispensable pour ouvrir un compte bancaire, déclarer l’entité et facturer via Stripe. Le formulaire à déposer est le SS-4 de l’IRS. Problème : l’outil de demande en ligne de l’IRS n’est pas accessible à un « responsible party » qui n’a ni SSN ni ITIN — situation typique d’un fondateur non-résident sans lien fiscal préalable avec les États-Unis. Il faut alors indiquer « Foreign » sur la ligne 7b du formulaire et déposer la demande par fax ou par courrier postal international. Selon les instructions officielles du formulaire, une demande par fax est généralement traitée sous environ quatre jours ouvrés (le tableau de suivi de l’IRS mentionne parfois des délais plus proches de dix jours ouvrés en pratique), tandis qu’une demande par courrier prend de quatre à six semaines. Autrement dit : il faut budgéter ce délai avant toute ouverture de compte bancaire ou activation Stripe, qui exigent toutes deux un EIN valide.
Ltd britannique : l’alternative Companies House
Le Royaume-Uni propose un chemin comparable, avec des mécaniques différentes. L’incorporation d’une Ltd se fait en ligne auprès de Companies House pour 100 £, avec un enregistrement généralement finalisé sous 24 heures — nettement plus rapide qu’une LLC américaine, dont le traitement varie selon l’État et la charge de travail de l’administration. Contrairement à la LLC, transparente fiscalement par défaut, la Ltd est une société de plein droit soumise à l’impôt britannique sur les sociétés (Corporation Tax) sur ses bénéfices, avec une obligation de dépôt de comptes annuels à Companies House même en l’absence d’activité.
Le point de vigilance spécifique au Royaume-Uni est le registered office : chaque Ltd doit disposer d’une adresse physique au Royaume-Uni, publiquement visible sur le registre, où les documents officiels peuvent être délivrés et réceptionnés en personne — une boîte postale ne suffit plus depuis le renforcement des règles sur les « appropriate addresses ». Un fondateur non-résident passe donc presque systématiquement par un service d’adresse enregistrée (30 à 150 £/an selon les prestataires). Autre obligation récurrente : la confirmation statement annuelle, dont le tarif de dépôt en ligne est passé à 50 £ depuis la hausse des frais Companies House de février 2026, contre 34 £ auparavant.
Pour un fondateur solo qui facture principalement des clients hors du Royaume-Uni et hors des États-Unis, l’arbitrage LLC/Ltd se résume souvent à ceci : la LLC américaine offre une fiscalité fédérale potentiellement nulle sur les revenus sans lien avec les États-Unis (voir plus bas), tandis que la Ltd britannique impose systématiquement l’impôt sur les sociétés mais bénéficie d’une image parfois jugée plus rassurante auprès de clients ou partenaires européens.
Ouvrir un compte bancaire et encaisser des paiements : Stripe, Wise, Mercury
Une entité sans compte bancaire opérationnel ni solution d’encaissement ne sert à rien. Trois acteurs reviennent systématiquement dans ce contexte, avec des niveaux de friction très différents pour un non-résident sans présence physique aux États-Unis ou au Royaume-Uni.
Stripe reste l’option la plus directe pour une LLC américaine. Selon la documentation publiée par Stripe elle-même, l’entreprise évalue le dossier sur la base de l’entité — sa formation légale, son EIN, une adresse américaine vérifiable et une description claire de l’activité — plutôt que sur la localisation géographique du fondateur, et ne réclame explicitement ni SSN ni ITIN pour une LLC détenue par un étranger. C’est ce mécanisme que le programme Stripe Atlas industrialise en couplant formation de LLC Delaware, obtention d’EIN et activation Stripe en un seul parcours.
Mercury, banque en ligne très utilisée par les LLC formées via Atlas ou des services équivalents, a nettement durci ses critères en 2026 : une adresse de siège correspondant simplement à celle de l’agent enregistré déclenche fréquemment un rejet automatique, car ces adresses sont identifiées comme des Commercial Mail Receiving Agencies dans les bases USPS. Mercury demande une adresse opérationnelle vérifiable distincte, ainsi qu’une pièce d’identité gouvernementale (passeport pour un fondateur non-résident) pour chaque associé détenant 25 % ou plus du capital, en plus des statuts de constitution de l’entité.
Wise Business accepte en théorie aussi bien les LLC américaines que les Ltd britanniques sur la base du lieu d’enregistrement de la société plutôt que du pays de résidence du fondateur, mais l’éligibilité n’est jamais automatique : le contrôle KYC s’est significativement renforcé, avec des vérifications qui peuvent prendre plusieurs jours à plusieurs semaines selon le pays de résidence du fondateur, et des restrictions plus marquées pour certaines nationalités. Dans les trois cas, prévoir les documents de constitution de l’entité, la confirmation d’EIN (pour une LLC), un passeport valide et une preuve d’adresse avant de déposer la demande accélère nettement le traitement.
Fiscalité : la structure « zéro impôt fédéral » et ses vraies limites
C’est l’argument le plus mis en avant par les services de formation d’entités façon Stripe Atlas ou Firstbase — et c’est un mécanisme réel, pas une combine. Une LLC unipersonnelle américaine est, par défaut, une « disregarded entity » aux yeux de l’IRS : elle n’est pas imposée en tant que telle, et la charge fiscale remonte directement à l’associé. Un associé non-résident (non-resident alien) n’est redevable de l’impôt fédéral américain que sur son Effectively Connected Income (ECI) — c’est-à-dire des revenus effectivement liés à une activité commerciale exercée aux États-Unis. Une LLC qui vend un service ou un produit à des clients situés hors des États-Unis, sans employé ni établissement américain, ne génère généralement pas d’ECI et peut donc, dans ce cas précis, ne rien devoir à l’IRS au titre de l’impôt fédéral sur le revenu.
Ce point appelle trois réserves essentielles, trop souvent minimisées dans les argumentaires commerciaux :
- Ce n’est pas la fin de l’histoire fiscale. L’imposition « zéro » ne concerne que l’IRS fédéral américain. Elle ne dit rien de l’obligation fiscale du fondateur dans son pays de résidence. La plupart des juridictions imposent leurs résidents sur leurs revenus mondiaux, quel que soit le pays où la société est immatriculée : une LLC américaine « zéro impôt fédéral » peut très bien rester intégralement imposable dans le pays où vit son associé. « Zéro impôt » est une condition, pas une garantie universelle.
- Les obligations déclaratives subsistent intégralement. Une LLC unipersonnelle détenue par un étranger doit déposer chaque année le formulaire 5472 accompagné d’un formulaire 1120 pro forma auprès de l’IRS, même en l’absence totale de revenu ou d’activité. Le défaut de dépôt expose à une pénalité minimale de 25 000 $ par formulaire manquant, et 25 000 $ supplémentaires par tranche de 30 jours si le manquement persiste plus de 90 jours après notification de l’IRS. À cela s’ajoutent les obligations propres à chaque État (rapport annuel du Wyoming, taxe forfaitaire du Delaware) évoquées plus haut.
- Ceci n’est pas un conseil fiscal ou juridique. La qualification d’un revenu comme ECI ou non, l’application des conventions fiscales bilatérales, et le traitement de la LLC dans le droit fiscal du pays de résidence du fondateur dépendent de faits spécifiques à chaque situation. Un accompagnement par un fiscaliste ou un avocat qualifié — dans le pays de résidence autant qu’aux États-Unis — reste nécessaire avant de structurer une activité sur cette base.
À retenir
Pour un fondateur qui structure son activité en solo — un profil proche de ce qu’on décrivait dans notre article sur le solopreneuriat — la séquence pratique est généralement : choisir Wyoming pour le coût ou Delaware pour la crédibilité auprès d’investisseurs futurs, engager un agent enregistré fiable, déposer le SS-4 par fax dès la formation actée pour ne pas subir le délai de traitement, puis constituer le dossier bancaire (Mercury ou Stripe) avec une adresse opérationnelle distincte de celle de l’agent enregistré. Côté fiscalité, ne jamais confondre « pas d’impôt fédéral américain » avec « pas d’impôt du tout » : la déclaration dans le pays de résidence et le formulaire 5472 annuel restent obligatoires, sous peine de pénalités qui dépassent largement l’économie réalisée. Une structure bien montée reste, comme le rappelle notre retour d’expérience sur une croissance bootstrap rentable, un moyen au service d’un modèle économique solide — jamais un substitut à celui-ci.